Les trois lectures de la crise mondiale par les économistes

Les trois lectures de la crise mondiale par les économistes

Une crise mondiale et trois façons de l’interpréter en 2010. La controverse des économistes ne s’est pas calmée depuis qu’au milieu de l’année 2007, l’affaire des « subprimes » a été le déclencheur de la crise financière - puis économique - dont nous vivons aujourd’hui encore les prolongements. Pour André Babeau, les économistes se partagent entre trois écoles qui préconisent trois types de médecine : les libéraux, les « atterrés » et les hybrides.

On connaît la boutade de Winston Churchill, Chancelier de l’Echiquier, dans les années 1920 : « Quand je réunis cinq économistes, j’ai cinq opinions différentes, sauf si Keynes est l’un d’entre eux, auquel cas j’en ai six ! ». Les analyses de la crise de 2008 par les économistes au cours des trois dernières années n’infirment pas totalement cette boutade. Un éventail d’explications largement ouvert a en effet été proposé par les économistes, qu’ils soient français ou étrangers, pour tenter de rendre compte des soubresauts que nous avons connus depuis l’été 2007.

Cependant, au risque de simplifier, on peut opérer des regroupements. En s’en tenant aux causes génériques qui ont été évoquées et sans descendre dans le détail des causes particulières, les opinions quant aux responsabilités dans la survenance des différents déséquilibres se répartissent sur deux axes orthogonaux : dans un cas, on attribue une responsabilité plus ou moins grande aux pouvoirs publics, aux politiques suivies, aux décisions des banques centrales et aux organismes de régulation ; dans l’autre, cette responsabilité repose sur la faillite des marchés, de la dérégulation et, disons pour faire bref, du paradigme de la finance moderne qui s’était imposé au cours des deux dernières décennies du XXe siècle.

Dans cet espace à deux dimensions, trois groupes principaux d’économistes se dégagent ; ce qui n’exclut évidemment pas les situations intermédiaires que nous négligerons. Nous ne mentionnerons d’ailleurs pas de noms, pour éviter non seulement les protestations des collègues qui se jugeraient affectés à mauvais escient à tel ou tel groupe, mais aussi, et peut-être surtout, celles des collègues qui s’estimeraient avoir été oubliés, alors qu’ils eussent, selon eux, dû être nommés. Naturellement, les initiés n’auront aucun mal à replacer dans ces groupes les principaux protagonistes intervenant dans ce domaine sur la scène nationale ou internationale.

Le premier groupe à décrire rassemble les économistes libéraux - certains disent même ultra-libéraux, voire libertaires. Ces économistes se rattachent à l’école autrichienne et aux analyses menées par Friedrich von Hayek dans les années 1930. Pour eux, la responsabilité principale de la crise repose, non sur le fonctionnement des marchés, mais sur les interventions intempestives des pouvoirs publics et des banques centrales : en l’occurrence, le maintien de taux d’intérêt trop faibles par la Federal Reserve depuis la fin des années 1990. Ce maintien a contribué à la faiblesse du taux d’épargne des Américains et au développement très excessif du crédit aux Etats-Unis et dans plusieurs autres pays comme le Royaume-Uni, l’Irlande et l’Espagne ; développement qui est bien sûr à l’origine de la crise. Dans la sortie de crise, le rôle de l’Etat, assureur en dernier ressort, doit donc être aussi temporaire que possible.

Le second groupe se situe, du point de vue de la responsabilité des marchés dans la crise, à l’opposé du précédent : les marchés financiers, selon lui, sont plus souvent auto-déséquilibrants qu’auto-équilibrants ; c’est la concurrence financière qui est à l’origine de cette instabilité ; la notion d’efficience des marchés relève du mythe. Mais les pouvoirs publics ne peuvent pas non plus être exonérés de toute responsabilité, car, comme l’a avoué Alan Greenspan lui-même, ils ont reconnu trop tard cette absence d’autorégulation des marchés et des institutions. Deux sous-catégories d’économistes peuvent ici être mentionnées. D’une part, les « régulationnistes » - école largement française apparue à la fin du siècle dernier - d’autre part les « radicaux » qui sont favorables à un changement de système - voire de société ! - dans lequel le rôle des pouvoirs publics, au moins dans le secteur financier, devrait être durablement accru. Les « économistes atterrés », qui ont beaucoup fait parler d’eux ces dernières semaines, se rattachent clairement à ce second groupe.

Enfin, le troisième groupe comprend un grand nombre d’économistes qui se situent autour de l’origine des deux axes orthogonaux mentionnés ci-dessus. Pour eux, les responsabilités sont partagées. Les marchés comportent certes d’importantes déficiences, mais les pouvoirs publics et les organismes de contrôle n’ont pas, non plus, été à la hauteur. Les missions des banques centrales doivent, en particulier, être redéfinies et il faudra bien en venir progressivement à une régulation de l’économie mondiale. Du point de vue des interventions des Etats, le problème n’est pas alors de savoir si elles doivent être plus ou moins importantes qu’avant la crise, mais plutôt de modifier leur nature, notamment afin que soit tenu compte de la dimension internationale des décisions à prendre.

Le poids relatif de ces diverses interprétations dans le débat scientifique et politique des deux dernières années ne peut évidemment être estimé que de façon très approximative. Mais donner un poids d’un cinquième à chacun des deux premiers groupes mentionnés et de trois cinquièmes au dernier n’est sans doute pas déraisonnable. Et naturellement, on l’a dit, le clivage des diagnostics se retrouve dans les thérapies de sortie de crise, en particulier dans l’appréciation du rôle joué par les mesures dites « non conventionnelles » prises par les Banques centrales.

Le risque, si, comme on peut le penser, la troisième interprétation l’emporte, est qu’à force d’hésitations, de nuances et de compromis on retombe rapidement dans un « business as usual » rapidement générateur de nouvelles crises. Comme cette voie médiane est éloignée de tout esprit de système, elle demande davantage de perspicacité que les deux autres. Et aussi sans doute davantage de temps pour que nous puissions juger des premiers résultats. Nous y sommes et on ne peut pas dire à ce jour, dans les pays avancés, que la perplexité nous ait abandonnés.

André Babeau


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