Les « colons » du numérique

Les « colons » du numérique

Voici venu l’âge des « digital natives », une génération née avec internet. Sa représentation du monde, sa perception du temps et de l’espace, du réel et du virtuel est « génétiquement » différente de celle des aînés qui en sont à la prise de conscience des vertus et des limites de l’effet Google. Le point de vue stimulant de Pierre-Alexandre Petit, jeune contrôleur financier, « geek » et utilisateur au quotidien des nouveaux outils de l’ère du numérique.

Chaque révolution technologique s’effectue en deux temps, sur deux générations qui se suivent : la première développe et apprend à maitriser un nouvel outil, la seconde apprend à vivre avec. Si les innovations majeures sont le plus souvent développées dans un but précis, on ne les qualifie de révolutions que si, outre leur apport technique, elles modifient la façon pour l’Homme de se penser lui-même, de penser l’Autre ou de penser le monde. Aussi la société doit-elle s’adapter dès lors que l’outil est mis à la disposition de tous.

La naissance de l’aviation peut illustrer ce processus. Le 25 juillet 1909, Louis Blériot traversa la Manche à bord d’un avion fait de bois et de papier parcheminé. Les futurs grands aviateurs comme Guillaumet, Mermoz ou Saint-Exupéry avaient alors respectivement sept, huit et neuf ans. Saint-Exupéry témoigna de la longue assimilation par la société de cette technologie nouvelle sur une période d’une vingtaine d’années. L’adaptation de la société était rendue nécessaire car les réalités contenues dans certains mots tels que « distance » ou « retour » avaient changé par la simple existence de l’avion. Les mêmes mots ayant des significations différentes, le langage véhiculait alors l’image d’un monde tout autre. Il qualifia la génération précédant la sienne de génération de « soldats », pour qui l’avion n’était qu’un moyen de bâtir une réalité nouvelle, et l’opposa à sa génération de « colons », cherchant à habiter cette réalité faite d’avions.

La génération à laquelle j’appartiens doit être celle des « colons » du numérique. Ses membres, qui n’avaient pas encore dix ans lorsque le premier navigateur Internet a vu le jour, ont pleinement appréhendé les nouveaux outils. La plupart peine aujourd’hui à envisager la réalité d’un monde sans ordinateurs (avant leur naissance), d’ordinateurs sans Internet (avant 1993), d’Internet sans Google (avant 1998), de Google sans cartographie du monde (avant 2004) et de cartographie du monde sans localisation en temps réel sur un smartphone (avant 2007).

A l’instar de l’aviation du premier tiers du XXe siècle, les innovations technologiques des vingt dernières années ont profondément modifié les notions d’espace et de temps. Mais la télévision et le téléphone, les découvertes et l’éducation dans les domaines de l’infiniment grand comme de l’infiniment petit, avaient préparé la société aux variations de ces deux concepts. C’est pourquoi je suis convaincu que le plus grand défi, dans l’assimilation par la société des innovations modernes, n’est pas de surmonter la perte de repères dans l’espace et dans le temps. La révolution sémantique est celle des mots « connaissance » et « vérité ».

En effet, pour la société toute entière, l’enjeu se situe certainement dans l’assimilation des générations qui vont grandir avec la possibilité de tout savoir sans rien apprendre – voire sans rien comprendre. Nous devons à Descartes l’adage « Dubito, ergo cogito, ergo sum » : je doute, donc je pense, donc je suis. Aujourd’hui, il n’y a plus place pour le doute car la vérité est à portée de main pour qui sait chercher. L’acte de rechercher faisant appel à notre intellect, l’inquiétude n’est pas de savoir si un jour l’humanité y perdra sa conscience. L’inquiétude porte plutôt sur la nature de cette nouvelle intelligence. Elle est beaucoup plus performante pour ce qui est que pour ce qui sera : cette génération n’apprend pas l’Histoire, elle la lit, sans pouvoir en tirer de leçons pour son avenir. Et la vérité qu’elle croit obtenir n’est qu’un mirage.

La vérité de Google est statistique. Avec la perspective des revenus de la publicité, les différents acteurs du web dupliquent rapidement, sur leurs propres pages, les informations existantes ailleurs, si bien que la version dominante prend de plus en plus de place. Elle devient si dominante qu’elle repousse les versions alternatives au-delà des troisième ou quatrième pages de tous les moteurs de recherche. Les plus familiers de l’Internet s’accorderont pour dire que toute alternative est alors invisible, faisant de la version dominante une vérité.

Internet n’est pas l’outil de la démocratie, seulement celui de la majorité. Selon la théorie des probabilités, lorsqu’une expérience est reproduite à de nombreuses reprises, le résultat qui apparait le plus souvent est aussi celui qui a la plus forte probabilité. Et « l’effet Google » supprime les résultats à faibles probabilités – ceux qu’il est à la mode d’appeler cygnes noirs en référence à la théorie développée par Taleb en 2007.

Ma conviction est que les erreurs des dernières années sont à rapprocher de réseaux hiérarchisés qui ont multiplié des informations probables au point de dissimuler l’improbable aux yeux de ceux qui se contentaient de prendre l’information. Si, comme l’écrivait Oscar Wilde, « pour être vraie, toute chose doit devenir une religion », la génération qui est la mienne achèvera cette révolution technologique avec succès en ne sacrifiant pas la prospective sur l’autel de Wikipédia.

Pierre Alexandre Petit


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